• Chapitre 3

         Il charme tout le monde avec son sourire et sa démarche de macho. Agacée, je lève les yeux au ciel :

    - Oui, c'est de lui dont je parle, dis-je en soupirant.

        Je vois Lydia lui adresser un sourire radieux et un petit signe de la main lorsqu'il passe à côté de nous. Il lui répond par un clin d'œil. Non mais j'hallucine là. J'en reste bouche bée et préfère faire mon sac que d'assister à ce spectacle. Je prends mes deux cahiers de maths et mon manuel et les fourre au fond de mon sac pendant que ma meilleure amie continue de mater mon voisin de français qui se pavane dans le couloir principal.

    - Bien sûr que je le connais ! finit-elle par me répondre. Il est hyper populaire ici et toutes les filles en sont raides dingues !

    - Toi aussi n'est-ce pas ? lui demandé-je, suspicieuse.

    - Non pas vraiment. Je sais que je n'ai aucune chance avec lui alors j'admire juste ce corps si... commence-t-elle.

         Malheureusement, elle est coupée au milieu de sa phrase par la cloche qui retentit et elle me laisse en plan car elle doit se rendre à l'administration avant de me rejoindre en cours.

    - On se voit tout à l'heure Laura ? me crie-t-elle au fur et à mesure qu'elle s'éloigne.

        Je me contente d'hocher la tête pour répondre. En vérité je suis restée en suspens sur sa dernière phrase.

    - Ce corps si parfait... je murmure à moi-même en allant me ranger.

    *****

     - Who can say me what we talked about last time ? demande le prof d'anglais, M. Duchâteau, à toute la classe.

         Personne ne lève la main pour répondre. Comme toujours. Les élèves de ma classe sont vraiment nuls en anglais. En général, c'est moi qui fais avancer le cours. Je participe, propose des réponses, dialogue avec le professeur et je traduis ses questions aux autres car j'adore cette langue. Et aussi parce que, il faut l'avouer, je suis plutôt une bonne élève. Habituellement, suite à cette question, j'aurai levé la main et, avec l'autorisation de prendre la parole, j'aurai traduit : "Qui peut lui dire ce dont on a parlé la dernière fois ?" aux autres élèves. Mais, pas cette fois. Non, aujourd'hui quelque chose de bien plus captivant attise mon esprit et mon attention...

         Dans la salle 207, la classe d'anglais qui se trouve au deuxième étage, les tables des élèves sont placées de manière à former un "U" pour que le prof puisse circuler au milieu et pour de meilleurs dialogues. Ainsi, deux rangées d'élèves sont parallèles. Il y a trente cinq places différentes dans la pièce et nous ne sommes que trente élèves. Il reste des tables vides. Et M. Duchâteau a installé le nouveau à une table qui se trouve tout juste en face de la mienne.
         C'est lui qui attire encore mon attention ce matin. Je ne sais toujours pas comment il s'appelle, mais, bizarrement, j'ai l'impression de déjà le connaître. Vraiment étrange comme sensation... L'ai-je rencontré avant mon déménagement ? Ou bien l'ai-je croisé dans le quartier ? Aucune idée. Une fois de plus, je me perds dans mes pensées à force de réfléchir et de me poser des questions. Je continue d'observer le nouvel élève pendant le cours. Vu que nous sommes l'un en face de l'autre, j'ai juste à lever les yeux pour pouvoir admirer les siens. Son regard a vraiment quelque chose d'envoûtant et de profond. Sinon, pourquoi j'aurai passé du temps à m'y perdre en français ? Je ne vois aucune autre raison plausible.

         Soudain, l’image de Lydia en train de lui sourire lorsqu'il passait à côté de nous dans les couloirs tout à l'heure me revient en tête. Pourquoi a-t-elle fait cela ? C'était comme si elle le connaissait super bien alors qu'il vient à peine d'arriver dans notre classe ! Pourtant, elle m'a quand même dit qu'il était hyper populaire et que toutes les filles se l'arrachaient ici. Comment est-ce possible ? Elle a dû se tromper de personne ou sourire à quelqu'un d'autre. Un beau gosse comme lui ne passe pas inaperçu alors s'il faisait partie du lycée depuis un bout de temps je serai quand même un peu au courant ! A moins que...

    - Aïe ! je m'écris dans la classe, brisant le silence qui y régnait.

    - Chut ! m'ordonne Lydia qui visiblement, est à l'origine de ma douleur.

         Mais il est trop tard : le prof m'a entendue. Et à vrai dire, je pense que toute la classe aussi car tout le monde me regarde - une fois de plus - lui y compris.

    - Un problème peut-être Mlle. Cullen ? Ou bien quelque chose à ajouter ?

         Prise au dépourvue je bafouille.

    - Euh oui enfin... non je ne crois pas qu'on puisse appeler ça un "problème" Monsieur.

        Les élèves pouffent de rire et le prof s'impatiente. Il doit penser que je le fais exprès ce qui n'est pas le cas.

    - Dans ce cas, pourquoi vous agitez-vous ? continue-t-il.

         Je lance un regard noir à Lydia avant de lui répondre.

    - Oh ce n'est rien professeur. Je... Je me suis juste cognée dans la table et... bah je me suis fait mal.

         Je fais mine de me caresser le genou et il arrête enfin de douter. Heureusement que je suis une bonne élève - habituellement - car ça me sauve souvent la vie dans les situations similaires.

    - Bien. Si vous allez mieux, pouvez-vous répondre à ma question ?

         Sa question ? Mais quelle question ? De quoi il parle ? Trente paires d'yeux sont fixées sur moi, y compris celles du prof et de Lydia. Je me sens légèrement mal de ne pas avoir suivi plus attentivement ce maudit cours.

    - Euh... Oui bien sûr que je peux... y répondre.

         Tandis que le prof me surveille, je ballade rapidement mes yeux dans la salle : rien d'écrit au tableau - ce qui ne m'aide pas. Je sens mes joues qui rougissent sous l'effet du stress et des regards indiscrets de mes camarades. Soudain, la sonnerie retentit et sonne la fin de l'heure. Ouf !

    - C'est ce qui s'appelle être sauvée par le gong, me murmure Lydia.

         Je lui donne un coup de coude en riant, rassemble toutes mes affaires et les fourre dans mon sac avant de me lever pour sortir.

         Espérant que le prof oublie ce qui vient de se passer, je me dépêche de partir. Une fois loin dans le couloir, devant la classe, j'attrape le bras de Lydia et l'attire vers moi :

    - Qu'est-ce qui t'es passé par la tête à toi ? lui demandé-je en tentant de paraître sévère.

    - A moi ? me répond-elle, faussement outrée. Mais c'est plutôt à moi de te demander ça !

         On commence à monter les marches d'un pas pressé. J'abandonne mon air énervé - qui de toute façon n'était pas crédible - et je fronce les sourcils.

    - Pourquoi tu me dis ça ?

    - Pourquoi je dis ça ? Tu te fiches de moi ou quoi Laura ?

        Voyant mon air interrogatif, elle continue de parler.

    - Ok je vois, dit-elle. Pour faire rapide, j'ai remarqué que tu suivais plus du tout le cours du prof alors ça m'a intriguée puisque ce n'est pas du tout ton genre d'habitude. Au début j'ai pensé que ça allait vite te passer alors j'ai continué à prendre mes notes. Mais d'un coup je t'ai entendu murmurer ou chantonner. Je t'ai regardée et j'ai suivi ton regard pour connaître la raison de tout ça et là j'ai compris pourquoi. Ou plutôt pour qui.

         Elle s'interrompt pour me regarder en souriant avant de reprendre :

    - J'ai bien vu que tu divaguais complètement, que t'étais à l'ouest alors j'ai tenté de te faire réagir en te donnant un coup de coude. Et là bah... tu connais la suite.

    - Oui oui. J'ai crié, et une fois de plus, toute la classe m'a regardée comme si je venais d'un asile de fous ou je ne sais quoi de pire ! soupiré-je.

         Elle rigole. Je me mets à sourire même si c'est mal. C'est le deuxième professeur auprès duquel je me fais remarquer aujourd'hui. J'espère qu'aucun écho de cette journée n'atteindra les oreilles de mes parents...
         On arrive au quatrième étage, dans le département des "Chiffres". Rangée devant la salle 413, je commence à me vider la tête de toutes pensées pour mieux me concentrer en classe. Mes efforts sont réduits à néant quelques secondes après quand la voix de ma meilleure amie pénètre dans mon esprit.

    - Il est beau gosse pas vrai ? me glisse Lydia à l'oreille en riant.

         Je n'ai pas le temps de lui répondre car la professeur de mathématiques arrive et réclame le silence dans les rangs. Pourtant, je ne parviens à réprimer un soupir d'exaspération ainsi qu'un sourire. Je rentre en classe et pars m'installer à gauche au fond de la classe, à ma place habituelle. A peine installée, j'entends déjà le bruit atroce et incessant des aiguilles de l'horloge qui tournent. Je sors mes cahiers et m'assois.

         Le nouvel élève se tient debout devant la classe et attends, à côté de Mme. Vanut, d'être placé quelque part. Toute l'attention est portée sur lui, une fois de plus, alors j'en profite aussi pour le regarder. Lydia a raison, il est plutôt beau. Et si mystérieux à la fois... C'est quoi son prénom à la fin ? Ne pas le savoir commence vraiment à m'intriguer. Pourquoi aucun prof ne fait l'appel à voix haute bon sang ? Ce serait quand même vachement plus simple pour moi !
         Et ce cours de maths quand est-ce qu'il commence hein ? Pourquoi elle ne le place nulle part la prof ? Il y a des places libres de partout dans cette salle ! Il y en a même une à côté de moi ! Eh mais... Oui, il y en a bien une à côté de moi ! Il suffirait qu'il s'installe ici et je pourrais regarder discrètement ses cahiers pour que je sache comment il s'appelle ! C'est une bonne idée, non ? Je croise les doigts pour que mon "plan" se déroule comme prévu et attends sagement la décision de Mme. Vanut.

    - Allez, pensé-je. S'il vous plaît l'univers, un petit miracle pour une fois dans cette journée de malheur ! supplié-je en silence.

         Malheureusement, mon plan échoue lamentablement - ce qui était prévisible vu mon taux de chance de la journée. Non seulement Mme. Vanut ne décide pas de l'installer à côté de moi, mais en plus elle a préféré le placer à l'autre bout de la classe, à côté de la personne qui me hait le plus au monde : Madison Tayle. Une jolie - je suis forcée de l'admettre - rousse aux yeux verts.

         Selon Lydia, elle est fourbe, manipulatrice et méchante mais elle obtient tout ce qu'elle veut car elle est belle et qu'elle réussi tout ce qu'elle entreprend de faire. C'est une fille de riches, une fifille à papa et elle peut avoir tous les garçons qu'elle souhaite à ses pieds en moins de deux. C'est le point de vue de Lydia ça. Moi, elle a juste l'air de me détester pour une raison inconnue. J'ai eu l'occasion de la croiser deux ou trois fois cet été, avant la rentrée : elle était accompagnée d'un gars différent à chaque fois. Sa façon de me toiser me mettait mal à l'aise et devoir la supporter chaque jour depuis la rentrée ne fait que péjorer mon avis sur elle.

    - Sérieusement ? murmuré-je pour moi-même avec frustration.

         Je regarde ce mec s'installer, tirer sa chaise, poser son sac, s'assoir et sortir ses affaires à côté de cette peste qui n'arrête pas de lui sourire. J'ignore pourquoi, mais je ressens à ce moment un léger pincement au cœur. Pourquoi elle a toujours ce qu'elle veut et moi non ? Ce n’est pas normal. Et je crois bien que Madison a aussi conscience de cette injustice car quelques minutes plus tard, pendant que la prof écrit la correction des exercices au tableau, elle se tourne vers moi et me lance un regard victorieux suivi d'un sourire narquois. Je grince des dents et serre mes poings pour me contenir. Je ne peux m'empêcher d'envier la chance qu’elle a tout le temps, en particulier en cette journée de merde pour moi.

         Je tente de me plonger entièrement dans les mathématiques, les sommes algébriques et les fonctions pour essayer de ne pas entendre les gloussements de Madison qui rigole avec son super nouveau voisin. Visiblement, il est bien plus bavard avec elle qu'avec moi. Cette heure de cours me paraît vraiment interminable. Lydia ne peut même pas me faire rire ni me changer les idées. J'écoute le tic tac de l'horloge de la classe. Les secondes semblent durer une éternité. Même le temps est contre moi aujourd'hui. Vivement que la cloche sonne pour que cette journée prenne fin au plus vite.


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  • \\\ POINT DE VUE DE LYDIA ///

         Lorsque je sors du cours de maths - en vitesse comme à mon habitude - j'attends Laura devant la porte. D'autres élèves sortent avant elle, notamment Madison Tayle. Elle passe devant moi, accompagnée de son voisin de classe et me lance un de ses fameux regards de diva. Le genre de regard qui vous rappelle qu'elle est au dessus de vous, le genre de regard qui vous fait vous sentir insignifiant. Je la déteste. Cependant, je suis tellement habituée à recevoir ce genre de regard venant d'elle que j'ai appris à lui répondre. Je la fixe droit dans les yeux à mon tour et je lui fais mon plus magnifique sourire. Je sais que ça l'énerve. Elle ne peut plus prendre le dessus avec moi.

         Laura sort enfin de la classe. Elle a l'air énervée.

    - Quelque chose ne va pas ? lui demandé-je. J'espère que tu ne t'es pas brouillée avec les x et les y dans tes équations.

         J'arrive à lui arracher un sourire. J'ajoute d'un ton faussement triste :

    - Moi, ils me font la gueule depuis longtemps et ils refusent que je les comprenne... C'est pour ça que ma moyenne de maths est proche du néant.

         Elle rigole. Mission accomplie !

     

    \\\ RETOUR AU POINT DE VUE DE LAURA ///

          Lydia sait me faire rire, même quand je n'en ai vraiment pas du tout envie - comme maintenant entre autre. En avançant dans les couloirs du lycée, je souris sincèrement à ma meilleure amie. Puis, lorsque je l'entends rire aux éclats comme elle le fait si bien, les images de notre première rencontre me reviennent petit à petit en tête.

    *

          C'est Lydia que j'ai rencontrée en tout premier, le jour même de mon arrivée en ville. J'aidais mes parents et les déménageurs à sortir les cartons du camion lorsque j'ai aperçu sur le trottoir d'en face une fille à rollers. La suite des évènements s'est vite enchaînée : j'ai à peine eu le temps de tourner les yeux vers le véhicule qu'un cri a résonné dans le quartier et un énorme fracas s'en est ensuivi. J'ai hésité à m'approcher mais j'avais envie d'aider cette fille. Quand j'ai rejoint Lydia sur le trottoir d'en face, je l'ai aidée à se relever et à ramasser tous les déchets sortis des poubelles qu'elle avait renversées pendant sa chute. Nous nous sommes vaguement présentées et elle m'a proposé de me faire visiter le quartier. Je me souviens de lui avoir sourie. Et c'était la première fois que je souriais depuis des jours. Je me suis dépêchée de rentrer dans la maison pour terminer d'y ranger deux trois affaires, puis je suis ressortie sans l'autorisation de mes parents pour découvrir mon nouvel environnement.

         Voilà comment s'est passé ma rencontre avec Lydia qui est devenue ma meilleure amie au fil de jours passés ensemble. Et dorénavant je ne peux plus me passer d'elle tellement je l'adore !

    *

        Il est presque 13h00, l'heure de se rendre au réfectoire pour manger. Je n'ai pas très faim mais cela ne m'empêche pas de dévaler les escaliers du lycée, suivie de près par Lydia, pour me rendre aux casiers. Au dernier moment, à l'angle d'un couloir, je rentre dans quelqu'un par inadvertance. Je me redresse et regarde le garçon que je viens de bousculer. Quelques secondes s'écoulent, puis je lui rends son sourire avant qu'il ne s'approche de moi pour me faire la bise.

    - Comment vont les plus belles ? nous demande-t-il à Lydia et moi.

    - Salut Dylan ! dit Lydia avant de lui faire la bise à son tour. Perso je pète le feu de la forme ! Et toi Laura ?

         Je souris et esquive la question pour taquiner ma meilleure amie.

    - On s'apprêtait à aller au réfectoire pour déjeuner Dylan. Tu viens avec nous ? lui proposé-je.

         Il accepte et nous nous dirigeons ensemble vers le self. Dylan, je le connais depuis presque autant de temps que Lydia. Il est super cool comme gars ! Il respire la bonne humeur et la joie de vivre tous les jours. En sa présence, on ne peut que se sentir bien. Ce que je préfère chez lui, je pense que c'est son incroyable et inégalable sarcasme.
         Je suis de près Dylan et Lydia qui commencent déjà à se provoquer. C'est un de leurs jeux favoris. J'observe cette scène tandis que mon cerveau refait un bond dans le passé.

    *

         Deux ou trois jours après mon installation dans le quartier, c'est Dylan qui est venu à moi. Et ce n'est pas qu'une simple façon de parler !

         Ma nouvelle chambre avait une grande fenêtre donnant sur l'extérieur : on pouvait voir le trottoir qui passait devant la maison ainsi qu'un arbre au feuillage d'un vert éclatant. Quand je n'avais rien à faire, je le contemplais en esquissant quelques croquis d'un léger coup de crayon.

         C'est ce que je faisais, ce jour-là, lorsqu'un bruit retentit à ma fenêtre dans l'après-midi. Indifférente au début, je me suis replongée dans mes dessins mais le son s'est renouvelé. Soudain, j'ai entendu une voix inconnue prononcer mon prénom. J'ai sursauté et je me suis précipitée à la fenêtre pour l'ouvrir avec hâte. Personne sur le trottoir... Bizarre... C'est là que j'ai levé les yeux, fixant l'arbre. J'ai crié. Un jeune homme brun aux yeux marron - tout comme moi - se tenait là. Dans l'arbre. En face de ma chambre, au niveau de ma fenêtre, à quelques mètres à peine de moi. A vue d'œil, il devait avoir mon âge. Et il me regardait, d'un air amusé. Si les rôles avaient été inversés, j'aurais réagi de la même façon que lui : j'aurai éclaté de rire. Ce qu'il voyait c'était une fille décoiffée aux yeux exorbités avec ses mains plaquées sur la bouche pour ne pas crier. Il m'a regardée droit dans les yeux, et j'ai fait de même :

    « Salut ! m'a-t-il lancé avant de pouffer de rire.

         Je ne pouvais pas m'empêcher de sourire moi non plus.

    - Salut... ai-je répondu.

    - Laura, c'est ça ?

         Ne sachant pas quoi répondre, j'ai gardé le silence en fixant le sol.

    - Moi, c'est Dylan. Je suis un des amis de Lydia.

         En entendant le prénom de ma nouvelle amie, j'ai relevé les yeux. Je n'avais rien à craindre de lui alors. Et puis il était plutôt mignon.

    - Un des amis de Lydia ? ai-je répété. Qu'est-ce que tu fais là ? Tu... m'espionnais ? ai-je demandé, méfiante.

    - Non non non ! m'a-t-il répondu en riant de bon cœur. Rien de ce genre, ne t'inquiète pas. Je suis ici car elle m'a envoyé faire passer un message.

    - Un message ?

         Intriguée, j'ai tenté de passer une de mes mains dans mes cheveux emmêlés et en bataille. J'ai tout de suite arrêté, mais Dylan n'a pas manqué une seule miette de cette scène.

    - Un problème capillaire ? plaisantait-il. Besoin d'aide ?

         Il me souriait gentiment, avec son sourire bien à lui, un sourire charmeur.

    - Non je ne me suis juste pas coiffée aujour...d'hui.

         Je me suis interrompue toute seule, surprise de m'entendre lui dire ça alors que je ne le connaissais pas. Il m'avait inspiré confiance dès ses premières paroles, c'est pour ça que je lui racontais déjà un peu - trop - ma vie.

    - Laisse, m'a-t-il rassuré, ça ne fait rien. Tu n'en restes pas moins très belle au naturel, avait-il renchéri, l'air de rien.

    - Oh... Merci c'est gentil, lui ai-je répondu en souriant.

    - Lydia veut t'inviter à une fête qui a lieu ce soir sur la place principale. Mais comme elle participe à l'organisation, elle est trop prise pour avoir une minute à elle. Du coup, elle m'a chargé de te prévenir. Elle a besoin de savoir le nombre de personnes qui estiment être présentes donc je fais le tour du quartier pour demander.

    - Une fête ? ai-je une fois de plus répété.

    - Oui, une fête Laura. Tu crois pouvoir venir ? Ce sera l'occasion pour toi de rencontrer tous les jeunes du quartier. Tu sais, on n'est pas méchant ici, a-t-il ajouté en m'adressant un clin d'œil.

    - Méchants non je ne crois pas. Pour venir, il faut que je demande la permission à mes parents. Tu peux patienter quelques secondes ?

    - Bien sûr !

    - Alors je reviens ! lui ai-je crié depuis les escaliers que j'avais commencé à dévaler.

         Mes parents ont dit oui, naturellement. Alors je leur ai demandé si je pouvais également participer à l'organisation cet après-midi. Face à ma volonté de bien agir, ils m'ont accordé le droit à cela aussi. Pendant qu'ils réfléchissaient, j'en ai profité pour me coiffer à la va vite. Quand je suis revenue dans ma chambre, il était là, en train de regarder mes dessins.

    - Très jolis, dit-il d'un ton admiratif.

        En me regardant bouche bée, il s'est empressé de préciser :

    - Les dessins, je veux dire. Excuse-moi si je me suis permis de rentrer, j'avais une crampe.

    - Merci, lui ai-je répondu dans un souffle avant de passer une main dans mes cheveux en souriant à son excuse. Bon ! J'ai le droit de sortir ce soir pour la fête, génial non ?

    - Trop cool oui ! Tu verras, tu ne seras pas déçue !

    - Je n'en doute pas. On y va ?

    - Où ça ?

    - Faire le tour du quartier. J'aimerais t'aider. Et puis on pourrait faire plus ample connaissance sur le chemin. Enfin si tu veux bien de ma compagnie.

    - Mais avec plaisir ! On ne peut rien refuser à une beauté comme toi !

         Voyant mon air faussement exaspéré, il s'est repris :

    - Je plaisante, détends-toi ! Aller viens, c'est partit !

         Sur ces mots, il a sauté sans hésitation par la fenêtre qui était restée ouverte depuis une bonne quinzaine de minutes. Prise de panique, je me suis précipitée pour voir s'il ne s'était pas écrasé sur le sol. Au contraire, il m'attendait déjà de pied ferme.

    - Si ça ne te dérange pas, je vais passer par la porte d'entrée de ma maison. C'est une façon plus... normale de sortir tu vois ?

    - Pas de problèmes ! a-t-il répondu, prêt à détaler en courant vers la prochaine maison. On fait la course ?

        Souriante, je lui ai crié ces derniers mots avant de refermer ma fenêtre rapidement pour le rejoindre à toute vitesse :

    - Prépare-toi à perdre dans ce cas ! »

    * 

          Lydia, Dylan et moi nous sommes installés à une table au centre du self. Ils discutent de tout et de rien entre eux depuis dix minutes. Moi, sans y toucher, je joue avec la nourriture à l'aide de ma fourchette. Je n'ai pas vraiment faim. Et ce qu'il y a dans mon assiette me dégoûte plus qu'autre chose. Soudain, on me tire brusquement de mes pensées. Deux mains viennent de se poser sur mes yeux. Et je ne tarde pas à savoir de qui il s'agit. Ce contact, je le reconnaîtrai entre mille : c'est celui de Jacob. Il est comme mon meilleur ami.

    - Démasqué Jake ! lui dis-je en souriant.

         Il retire ses mains de mon visage et s'assoit à côté de moi. Il s'approche de mon visage et il y dépose un bisou.

    - Comment ça va les gars ? demande-t-il à tout le groupe.

         Des réponses fusent en même temps de tous côtés et les éclats de rire ne tardent pas. C'est l'effet que produit Jake ça ; des éclats de rire.

    *

         J'ai rencontré Jacob le soir de la fête de Lydia. La soirée a commencé vers 20h00. Il me semble que j'ai passé du temps dans la salle de bain ce jour-là. Douche, lissage de cheveux, maquillage... J'étais anxieuse car je savais que beaucoup de monde serait présent : Lydia est plutôt populaire dans le quartier. Ma tenue restait cependant des plus simples : un slim noir, un polo blanc et ma fidèle ceinture beige. Je jetais un coup d'œil dans le miroir lorsque quelqu'un a sonné à l'entrée. C'était Dylan. Il m'avait proposé de m'accompagner à la soirée. Je l'ai rejoint et tout a commencé.

         Cette soirée se déroulait sur la place principale, là où tous les évènements du quartier ont lieu. Dylan m'a caché les yeux avec ses mains en arrivant pour garder un effet de surprise. Lorsqu'il les a retirées, j'ai halluciné. Une banderole avec la mention "Bienvenue parmi nous, Laura !" était accrochée entre deux arbres. La fête était en mon honneur ! Quelle agréable surprise ! Tout s'est super bien passé : de la bonne musique, une bonne ambiance, des milliers de fous rires et mes nouveaux voisins étaient adorables.

          Durant la soirée, j'ai laissé Lydia et Dylan pour aller me chercher une boisson. Une fois servie, je me suis retournée, brusquement mon verre à la main. Un garçon arrivait à ce moment là. Nous nous sommes heurtés et mon verre s'est renversé sur son tee-shirt.

    - Oh non... ai-je commencé. Pardon, je suis désolée.

         Il m'a regardée et il a sourit. Le genre de sourire qui vous fait chavirer le cœur en moins de deux.

    - Pas grave, a-t-il répondu. Laura, c'est ça ? Je m'appelle Jacob. Mais tu peux m'appeler Jake si tu veux, tout le monde le fait.

         Je lui ai sourit à mon tour et je l'ai aidé à se nettoyer. On a un peu parlé et puis il m'a invitée à danser. J'ai accepté et il m'a guidée jusqu'à la piste. Je me rappelle du jeu de lumières et de l'éclairage extérieur, il  était super top ! Lydia et Dylan nous ont rejoints peu de temps après. Tous les quatre, on a dansé et rigolé toute la nuit. C'était génial.

     *

         Avec mes yeux, j'effectue un rapide tour de table. Tout le monde semble avoir fini de manger alors je commence à me lever pour aller débarrasser mon plateau. Le mouvement a l'air de suivre. J'attends mes amis à la sortie du réfectoire. Les garçons arrivent avant Lydia, leur doigt sur leurs lèvres.

    - Qu'est-ce que vous faites ? leur demandé-je, curieuse.

         Jacob me répond d'un air tellement naturel qu'il donne l'impression de faire ce genre de choses chaque jour.

    - On a semé Lydia à l'intérieur. Elle se retrouve toute seule au milieu d'un groupe de terminale.

         Ils surveillent tous les deux ce qui se passe à l'intérieur, hilares. Je lève les yeux au ciel mais jette un œil à mon tour : Lydia ressemble à une petite fille de trois ans perdue au milieu d'une foule d'adultes. Cette image me fait sourire mais me rappelle en même temps l'immaturité dont font parfois preuve les garçons.

         Lydia finit par sortir en affichant une tête mécontente. Je l'attrape par le bras et lui conseille de laisser tomber. Elle acquiesce raisonnablement.

    - Il a l'air de faire beau dehors, remarque Jacob. Vous voulez vous installer au soleil pendant la demi-heure qui nous reste ? propose-t-il.

         Lydia et moi acceptons car nous n'avons rien d'autre de prévu.

    - Allez-y les gars, répond Dylan. Il faut que je passe à la bibliothèque. Je vous rejoins plus tard !

         Sur ces mots, il nous laisse au milieu d'un couloir et il s'en va. Lydia hausse les épaules et commence à sortir, Jacob et moi sur les talons.

         Mon meilleur ami avait raison, il fait super bon dehors ! On s'installe dans le parc qui entoure l'établissement, au pied d'un arbre. Je m'assois en tailleur dans l'herbe fraîchement coupée, au soleil. Les yeux clos, je sens la boule de lumière qui caresse mon visage, me baignant de sa douce chaleur. Une ombre me cache soudainement cette lumière. J'ouvre doucement un œil et aperçoit une silhouette masculine dans le contre-jour. Les battements de mon cœur accélèrent tandis que cette vision me replonge dans un flot de souvenir.

     *

          C'était un dimanche, une semaine après la fête de Lydia. Je dessinais tranquillement à mon bureau malgré la forte chaleur de la journée. Il y avait un peu de vent dehors ce jour-là, et ma mère avait ouvert toutes les portes et fenêtres de la maison pour essayer de rafraîchir l'air. Mon fidèle crayon de papier caressait ma feuille depuis au moins deux heures. Ma création commençait à prendre forme. J'essayais de représenter l'arbre présent en face de ma fenêtre de chambre - une fois de plus. L'arbre où se trouvait Dylan quand je l'ai vu pour la première fois. Il n'a suffit que de quelques secondes pour que tout dégénère. Suite à un bâillement, j'ai laissé rouler mon crayon de papier pour m'étirer. Il était tombé à mes pieds, alors je me suis baissée pour le ramasser. Une rafale de vent venant du couloir de l'étage s'est engouffrée dans ma chambre, embarquant avec elle mon dessin. En me relevant, j'ai juste eu le temps de voir ma feuille voler puis se trouer avec une branche de l'arbre.

    - Oh non... Sérieusement ? me suis-je dit.

         Je refusais catégoriquement de devoir tout recommencer. Alors j'ai foncé tête baissée comme une idiote téméraire. Je me suis mise debout sur le rebord de ma fenêtre puis j'ai sauté. Je n'espérais qu'une chose : que personne ne me voit. J'ai réussi à m'accrocher à une branche. Une fois debout sur cette dernière, j'ai progressé habilement telle une gymnaste sur une poutre. Lorsque je suis arrivée vers le tronc de l'arbre, j'ai tendu le bras pour tenter de toucher mon dessin. Un premier échec. Je me suis mise sur la pointe des pieds et tous les événements se sont succédés très vite. Quand j'ai attrapé ma feuille, j'ai perdu l'équilibre. La branche s'est dérobée sous mes pieds et j'ai commencé à chuter dans le vide, ma feuille en main. Combien de mètres me séparaient-ils du sol ? Deux ou trois ? Cela peut paraître rapide, mais quand on imagine la vive douleur qui risque de traverser chaque cellule de notre corps avant de le vivre réellement, ça l'est un peu moins. J'avais l'impression de tomber au ralenti, comme dans les films. Alors j'ai fermé les yeux en attendant le choc. Mais je n'ai rien ressenti si ce n'est un doux frisson qui a parcouru mon dos lorsque mes pieds ont doucement effleuré le sol. Je n'avais aucune idée de ce qui se passait. Peut-être venais-je de mourir d'un seul coup, qui sait ?

    - Ouvre les yeux, m'a-t-on demandé d'une voix douce et inconnue.

         Par peur, j'ai froncé les sourcils.

    - Ouvre les yeux, a répété la voix. Tu ne crains plus rien.

         Doucement, j'ai ouvert les yeux. Le soleil m'aveuglait, je ne distinguais rien de très net. Après quelques secondes, je pouvais voir le feuillage de l'arbre, au dessus de moi. Puis, j'ai tourné les yeux. Je ne le voyais pas encore car il tournait le dos au soleil, son visage restait sombre. Il a desserré son étreinte et mon frisson a disparu en même temps. Une fois assise sur l'herbe du jardin, j'ai pu le voir. J'ai pu voir le sourire qu'il m'adressait au milieu de sa mâchoire carrée. J'ai pu voir sa peau claire briller au soleil et ses yeux ténébreux me fixer attentivement.

    - Tu vas bien ?

         Les mots restaient bloqués dans ma bouche. Je n'ai rien pu dire excepté :

    - Tu m'as sauvée.

         Contre toute attente, il s'est levé. Je l'ai regardé d'un air interrogateur.

    - Je t'ai vue sauter de ta fenêtre et grimper dans cet arbre, m'a-t-il expliqué. J'ai eu peur pour toi alors je suis sorti de chez moi. J'habite juste en face.

         D'un geste, il m'a désigné sa maison. Quelques mètres seulement la séparent de la mienne.

    - Tu m'as sauvée, ai-je répété toujours en état de choc.

         Il a froncé les sourcils et m'a regardée. Il s'est approché et s'est accroupi juste en face de moi.

    - J'allais venir te proposer de l'aide quand tu es tombée. J'ai couru le plus vite possible et je t'ai rattrapée pendant ta chute.

         Je continuais de le contempler depuis que j'avais ouvert les yeux. Il a plongé son regard droit dans le mien et, sans quitter mes yeux une seule fois, il a posé sa main sur mon front, comme pour voir si j'avais de la fièvre. Ce contact suffit pour me sortir de mon hébétude mais je restais là, sans bouger ni parler.

    - Tout va bien maintenant Laura. Tu n'as plus rien à craindre.

         Il a laissé glisser sa main le long de ma joue avant de la retirer d’un geste vif. La capacité de parler me revenait peu à peu. Il s'est relevé à nouveau.

    - Comment pourrais-je un jour te remercier convenablement ? lui ai-je demandé.

         Il m'a sourit et m'a tendu une main. Je l'ai saisie pour me relever.

    - Ne refais plus ce genre de chose et reste en vie, ça devrait suffire. Mais peut-être que tu me revaudras ça un jour.

         Il a rigolé tout doucement et j'ai rit moi aussi.

    - Tu devrais rentrer, m'a-t-il suggéré.

         Il m'a sourit une dernière fois et a tourné les talons pour rentrer chez lui. J'allais faire de même avant de me rendre compte d'un détail :

    - Attends ! ai-je crié. Je ne sais même pas comment tu t'appelles !

         Sans même se retourner il m'a répondu :

    - Josh !

         Et il est rentré chez lui doucement, me laissant seule sur ma pelouse. Le vent agitait mes cheveux lorsque j'ai murmuré son prénom pour moi-même :

    - Josh...

    *

         Mon rythme cardiaque ralentit, j'ai fini de me remémorer ma chute dans le vide. Ma merveilleuse rencontre avec Josh reste gravée dans ma mémoire dans les moindres détails. La silhouette masculine qui se tenait face à moi sort enfin du contre-jour et s'assoit en face de mes amis et moi. C'est lui. C'est Josh. Il commence à discuter avec Jacob. Je les regarde alternativement puis mes yeux se posent sur Josh uniquement. Je sais qu'un léger sourire se dessine instinctivement sur mon visage.

         Pendant ce temps, Dylan nous rejoints. Il s'installe tranquillement dans notre petit cercle. A son aise, il commence à s'incruster dans les conversations. Josh tourne les yeux un instant vers moi et il voit que je le regarde. Alors, il me sourit lui aussi. Je baisse les yeux et secoue doucement la tête. J'observe l'heure qui tourne sur ma montre et vois tous mes amis rire entre eux. Que c'est beau de les voir comme ça... On pourrait croire que tout ira toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes.

     

    Chapitre 5 et 6 >>         


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